FAIRE SURFACE

Lisa SARTORIO

Du 2 février au 17 mars 2019

Vernissage le samedi 2 février à 14h30

 

 

 

 

La Normandie et la ville de Bayeux interrogent, par leurs musées et la présence de nombreux événements photographiques, la capacité des images à rendre compte des conflits passés et présents et à en préserver la mémoire. Dans cette optique, le Radar a invité Lisa Sartorio dont la pratique artistique questionne l’impact des images documentaires au sein de nos sociétés consuméristes.

Lisa Sartorio parcourt l’actualité comme un espace de réflexion et d’action et s’empare du constat que l’utilisation massive des nouvelles technologies a bouleversé notre rapport aux images. Si hier Icare se brûlait les ailes à l’approche du soleil, aujourd’hui, nous consumons l’épiderme de nos doigts à la surface de nos écrans tactiles. Et c’est à la lumière rassurante des écrans que chacun épuise un flux ininterrompu de visuels. Pourtant jamais les images ne nous sont apparues plus insaisissables qu’aujourd’hui. Grisée par l’immédiateté, notre société a renoncé aux lois du temps et de l’espace.

Lisa Sartorio décline dans son travail les blessures de l’Histoire et fait émerger les traumatismes et les peurs inhérentes à nos sociétés. Depuis plusieurs années, elle élabore une œuvre fortement marquée par les manipulations d’images trouvées plutôt que conçues. Révélant les « fléaux de nos sociétés », l’artiste met en œuvre un processus de réparation des images à travers diverses séries qui se répondent et se croisent.

Comme un point de départ, l’œuvre X puissance X plonge le visiteur dans un univers coloré et attirant. Sur des lés de papier, l’artiste procède à la répétition de motifs menant à la sensation d’un kaléidoscope séduisant. Les compositions bigarrées alternent entre effacement des images sources lorsque l’on se trouve éloigné ; et révélation de celles-ci lorsque l’on se rapproche suffisamment. C’est donc de près que la démultiplication des objets de consommation, images de guerre, illustrations de mécanisation de notre société, installe une sensation de vertige.

Aux côtés de cette imposante installation, se trouve la discrète Je m’en lave les mains. Comme l’indique le titre corrosif de l’œuvre, la familiarité de l’objet est trompeuse. Les motifs des neuf essuie-mains sont en réalité une surimpression de la phrase « Silence on tue ». Écrit dans une langue différente pour chacun des modèles, le slogan, aux couleurs des nations, sature l’espace du tissu. D’abord objet du quotidien, il devient un étendard prêt à être brandi pour mener la bataille.

Lisa Sartorio s’approprie les images en réponse à la cadence des actualités, celle là même qui nous fait perdre tous leur sens et leur portée. À l’instar des séries précédentes, L’écrit de l’histoire fonctionne donc dans un rapport de zoom et de dé-zoom. À première vue ce sont tantôt des dessins de champs de blé, des estampes faites de barbelés noirs et blancs ou des ronces très contrastées. Mais de près, les paysages innocents font place à des armes de guerre démultipliées. Le BREN, mitrailleur britannique, le fusil Arisaka utilisé dans l’armée impériale japonaise ou encore le Luger, arme emblématique des nazis, saturent l’espace de l’œuvre. Cette artillerie s’impose et il devient impossible de détacher son regard de ces « machines à tuer » qui ont toutes joué un rôle majeur dans les différents conflits mondiaux.

À l’étage, la série La Fleur au fusil offre une galerie de portraits de gueules cassées provenant des archives du fonds médical du musée de l’armée. À la manière d’un chirurgien, l’artiste opère à une reconstitution des visages. Panser les plaies par l’ornement, découper les lésions, assembler les meurtrissures avec les greffes sont autant de manières de dévoiler tout en dissimulant. Dans ce travail, la surface est tout aussi importante que la profondeur. Les couches, les strates et les découpages fabriquent des masques entre la dentelle et l’orfèvrerie. Derrière ce camouflage, l’œil vif de ces combattants du passé soutient notre regard et ne peut laisser indifférent.

Lisa Sartorio a débuté sa pratique par la sculpture et dans la série Archéologie du paysage, comme dans les autres, l’artiste n’a pas totalement abandonné l’emploi du volume. Ce sont des mouchoirs de coton sur lesquels sont imprimées des photographies d’anciens lieux de massacres. En surface, ces territoires ne disent aujourd’hui plus rien des horreurs qui s’y sont déroulées jadis. Comme un acte mémoriel, l’image est recomposée dans les strates des plis du tissu.

Enfin, les tirages d’Ici ou Ailleurs façonnent des paysages en ruines. Imprimées sur du papier fibreux japonais, les vues de villes détruites subissent plusieurs opérations de la main de l’artiste. À la lisière entre modelage et dessin, les plissements, effacements et autres érosions déforment la photographie au point que l’architecture semble être sur le point de disparaître sous nos yeux. L’effondrement est imminent, palpable. Alors que Lisa Sartorio révèle cette guerre qui rase des villes, elle témoigne également contre l’oubli. Par ses gestes, elle enregistre les souvenirs de ces lieux mutilés, et cet acte de résistance délivre l’image et l’état de guerre de son statut d’information pour se révéler autrement.

L’ensemble des œuvres de Lisa Sartorio se pare d’abord d’une séduisante étrangeté pour révéler ensuite qu’il n’y a aucune innocence face aux images, juste le réveil des consciences. Comme une vague qui inlassablement se jette et se retire, les différentes séries de l’artiste nous immergent par leur ambiguïté. Ces œuvres proposent en effet un voyage depuis le lointain vers l’extrêmement proche, l’universel vers l’intime. Par le prisme de l’artiste, les œuvres se confrontent aux images des hommes en se les appropriant, elles en sont les intermédiaires, les garantes d’une expérience.

Visuel : Lisa Sartorio, sans titre 5, série La fleur au fusil, 2018
pièce unique dans une édition de 3 (+1EA) – 74 x 54 cm
tirages jet d’encre pigmentaire sur papier Harman by Hahnemühle, découpesencadrement bois anthracite, verre antireflet
© Galerie Binome, Paris

Communiqué de presse

Site de la Galerie Binome, Paris

Site de l’artiste